SENSIBILITE RETROUVEE

 

 

Enfant, je poursuivais les papillons,

Je les attrapais dans leurs tourbillons.

Et, avant qu'ils ne reprennent leur liberté,

Ces quelques instants de captivité

Me permettais d'en admirer la beauté.

 

Assis près des fourmis, j'observais leur nid.

Aller et venir sans fin,

Transporter jusqu'à en mourir

Ces brindilles dont elles ne pouvaient se nourrir,

Tel semblait être leur destin.

 

J'attrapais aussi des crapauds,

Quelques fois même des oiseaux.

Puis, il y a eu mon premier poisson.

Des semences aux moissons,

C'était l'aventure et la liberté.

 

Puis, j'ai grandi et j'ai appris... j'ai appris

Qu'on ne cour pas dans l'eau,

Qu'on n'attrape pas les crapauds, ni les oiseaux.

Que l'aventure n'est plus de mon âge.

Que les géants blancs sont des nuages.

Qu'on ne peut pas toujours s'émerveiller.

Qu'on doit cesser de jouer pour aller travailler.

Qu'on ne peut pas tout dire,

Tout aimer et toujours le dire.

Que les arbres ne parlent pas.

Que le vent ne chante pas.

Que la beauté, c'est dans les musées;

Mais dans les musées, je n'ai pas vu la beauté.

J'apprenais a voir sans voir,

A écouter sans entendre.

 

J'étais un peu révolté,

Parce que je n'avais pas tout oublier.

 

Puis un jour...

 

L'autre jour, un majestueux papillon s'est

posé devant moi. Il était immobile, moi de

même. Le temps s'est arrêté. Il était là, il

était moi, j'étais lui. Ses couleurs m'ont

envahis; jaune, bleu, orange. J'ai touché

son duvet, senti la délicate fermeté avec

laquelle ses pattes s'agrippaient sur mon

doigts. Il semblait ne plus vouloir s'en

aller afin que je puisse admirer sa beauté.

 

Puis, je suis allé pêcher. En décrochant ce

poisson, j'ai senti dans ma main ses vibrations

et son appel de liberté. Il m'a regardé droit

dans les yeux, sans dire un mot. Sa blessure

est devenue mienne; je l'ai remercié et l'ai

remis à l'eau.

 

Revenant à la maison, la noirceur a réveillé

les crapauds qui aussitôt ont débuté leur

chant du soir; combien de fois l'ai-je

entendu sans l'entendre?

 

Puis, j'ai beaucoup réfléchi.

Et, je crois vraiment qu'on m'a menti.

 

Demain, je serai partis,

Je retourne voir mes fourmis.

 

                          Richard Migneault, 1991-06-30

                                                        

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